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La langue la plus étrange du monde

C’est l’histoire de Daniel Everett, qui, dans sa vingtaine en 1977, part évangéliser les Pirahãs, une tribu de chasseurs-cueilleurs perdue au cœur de l’Amazonie. Mais tout ne va pas se passer comme prévu. Débarquant du bateau avec son lot de certitudes, il repartira le cœur gonflé d’amour avec dans ses bagages la découverte d’une langue surprenante, qui n’utilise pas de mots pour désigner les nombres, mais qui n’emploie surtout ni passé, ni futur : seule l’expérience au présent compte.

Ce sont ces deux caractéristiques qui séduisent le missionnaire, qui perd lui-même la foi et se met en tête d’apprendre cette langue difficile, semblable aux chants des oiseaux. Ce qu’il va découvrir est radicalement différent de tous les modèles linguistiques traditionnels et le Pirahã est aujourd’hui considérée comme la langue la plus étrange du monde. Le Pirahã se chante, se marmonne, se siffle mais ne s’écrit pas. Un même terme peut désigner des choses différentes selon le ton utilisé.

Des années plus tard, le rapport du désormais anthropologue américain fait l’effet d’une bombe chez les linguistes : il remet en cause LA thèse linguiste la plus célèbre, celle de la « grammaire universelle » de Chomsky en affirmant que la langue des Pirahã n’utilise pas la récursivité. La récursivité, c’est la capacité infinie de la langue à emboiter les phrases dans les phrases : « Pierre parle avec Jacques » peut devenir « J’ai vu Pierre qui parlait avec Jacques » ou encore « Tu as vu que j’avais vu que Pierre avait parlé avec Jacques », etc.

Cette thèse va à rebours de celle de Chomsky pour lequel toutes les langues du monde reposent sur une sorte de grammaire universelle qui répond aux mêmes principes fondamenteaux incrits dans le cerveau humain. Pour Daniel Everett, c’est plutôt la langue qui structure la pensée : si les Pirahãs n’emploient pas la récursivité, ce n’est pas parce qu’ils malmènent la syntaxe, c’est parce qu’ils n’ont pas besoin de ces outils pour retranscrire la seule chose qui les intéresse : l’expérience de l’instant.

Question linguistique, nous ne saurions dire qui a raison ou qui a tort. Mais cette notion d’expérience de l’instant a attiré notre attention. Les Pirahãs n’ont pas de mots pour désigner les nombres (ce qui n’existe dans aucune autre langue) car ceux-ci supposent une représentation abstraite, qui va au-delà du simple nécessaire de l’instant. « A leurs côtés, j’ai appris à rester concentré sur une journée à la fois, et ne pas me soucier des choses inutiles. Je suis devenu plus confiant », précise l’anthropologue.
Ils n’ont également pas la notion de durée, de temps qui passe : aussi changent-ils plusieurs fois de prénoms dans leur vie, consomment dans l’intant ce qu’is ont chassé ou pêché, etc.

Daniel Everett se dit avoir été « impressionné par leur joie de vivre, leur façon de prendre la vie comme elle vient. » Et d’ajouter qu’il n’avait jamais vu « une population confrontée à tant de difficultés, et douée d’une telle grâce ». On se demande qui a évangéliser qui.

[Crédit photo : Daniel Everett]

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